Un modèle prédictif maya
Étude de l'utilisation des Systèmes d'Information Géographique dans le cadre d'un projet archéologique multi-échelles
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IX. Conclusion

L'utilisation des systèmes d'information géographique au sein d'un projet archéologique multi-échelles nécessite énormément d'organisation. Les différents facteurs entrant en compte doivent être considérés par l'analyste qui, devant parfois travailler en l'absence d'autres personnes qualifiées dans le domaine des SIG, se doit de mettre en place et de maintenir une administration efficace des jeux de données disponibles.

Il apparaît primordial d'effectuer une veille technologique permanente pour utiliser les avancées en terme de stockage, normes, analyse et divulgation des informations. La présente étude révèle ainsi l'importance d'une bonne maintenance des métadonnées pour des raisons qualitatives et informatives, ainsi que de la définition de protocoles précis pour l'organisation, la modification, et l'accès aux jeux de données au sein de l'outil informatique. La solution privilégiée ici a consisté en la création d'une géodatabase ne comprenant que des données identifiées et documentées autant que possible.

Afin de prendre en compte le caractère éphémère de la présence de spécialistes en systèmes d'information géographique au sein du MesoAmerican Research Center, des règles très précises ont été établies et expliquées aux membres de l'équipe. Dans cette optique de simplification de l'utilisation tout en maintenant la qualité de la base de données géographiques sur la durée, des contrôles sont effectués au sein de celle-ci au moyen de topologies pour garantir des jeux adaptés aux usages auxquels ils sont destinés.

Un nouveau logiciel étant disponible pour la mise en place de la méthode des Weights of evidence, il a été décidé d'effectuer une validation d'une première version du modèle local conçue dans le passé (Monthus 2004, publié dans Clarke et al. 2009)⁠. L'analyse de la méthode mise en place a cependant amené à identifier certains problèmes, et certaines interprétations n'apparaissaient pas judicieuses. Un nouveau protocole de mise en œuvre de la méthode a donc été élaboré, et un modèle corrigé produit. Ceci a amené à recalculer la répartition de la population, dont les paramètres de base n'étaient plus valides et dont plusieurs paramètres n'apparaissaient plus pertinents.

La nouvelle technique mise en œuvre produit des résultats très satisfaisants, et leur analyse apporte une nouvelle vision de l'utilisation des sols par les Mayas habitant la zone d'étude locale. Les densités trouvées au niveau des différentes classes sont cohérentes avec celles établies au sein du monde maya par les travaux d'autres archéologues (Wheeler 2008)⁠. En considérant les besoins en maïs procurant les carbohydrates nécessaires à une diète équilibrée (Rose 2003)⁠, cette étude arrive à la conclusion que l'utilisation du cycle du milpa suffisait probablement à nourrir l'importante population (142 hab./km² en moyenne).

Ce cycle est cependant réduit à une durée de 12 ans, ce qui est moins que la durée nécessaire à un retour à une seconde phase de forêt secondaire ou à une forêt mature avec canopée fermée (Nigh 2008; Ford & Nigh 2009)⁠. Il serait intéressant d'étudier les effets de ce problème sur l'environnement : la faune s'en trouve-t-elle très impactée ? Le phénomène d'enrichissement des sols au fil de la succession des cycles est-il toujours possible ? Le modèle apparaît donc être à une limite de stabilité, et tout stress climatique diminuant la productivité des champs aurait alors pu avoir des conséquences très importantes et participer au déclin de cette civilisation.

Un autre constat s'impose : au vu de la population actuelle du Bélize et de sa densité dix fois inférieure à celle de la zone locale étudiée (Government of Belize 2006; SIB 2007)⁠, une application du cycle du milpa pourrait être envisagée pour soutenir la production agricole tout en préservant l'environnement. Les Mayas ne connaissant pas le fer et n'utilisant pas la roue, la productivité actuelle pourrait sans doute être supérieure à celle obtenue il y a plus de 1 500 ans de cela, même en évitant de recourir à des méthodes trop modernes qui stresseraient les sols.

Ces résultats confortent les actions menées par les jardiniers forestiers modernes descendant des Mayas (EPFGN 2008)⁠, qui travaillent à sauvegarder et promouvoir les techniques ancestrales nécessaires à l'établissement de cycles durables, capables d'enrichir les sols au lieu de les appauvrir (Nigh 2008)⁠. En plus de pouvoir amener un moyen de subsistance supplémentaire aux populations étudiées (Corzo Marquez & Schwartz 2008; EPFGN 2008)⁠, ces méthodes pourraient être utilisées pour limiter la déforestation dans certaines zones sensibles, la forêt étant un élément extrêmement important dans ce système.

Une réalisation du modèle prédictif à l'échelle régionale réalisée au moyen de deux jeux de points d'entraînements différents fait apparaître les difficultés à choisir les paramètres et le type de sites à prendre en compte. En utilisant des sites généralisés, l'efficacité de prédiction apparaît bonne, mais le résultat n'est pas assez sélectif pour être intéressant. Les sites produits à l'échelle locale peuvent servir dans ce cas, la carte produite étant satisfaisante.

Cependant, la qualité des données disponibles pose ici problème. Issues de sources diverses, celles-ci présentent des différences importantes tant au niveau de leur précision que de la continuité aux frontières. Les processus de reclassification et de réunification effectués dans le passé à partir des informations initiales n'ont pas été correctement menés, plusieurs versions de ces fichiers sont donc disponibles, se contredisant fortement pour plusieurs zones. Des corrections d'envergure ont été menées durant cette étude, notamment pour résoudre la question des chevauchements et trous dans la couverture de polygones.

Même si le modèle régional donne une bonne vision des motifs pouvant être observés, il est donc important de garder à l'esprit les aspects qualitatifs pour ne pas arriver à des conclusions qui se voudraient trop précises par rapport aux paramètres. C'est pour cette raison que la propagation des sites et le calcul d'une population régionale n'ont pas été faits : cela nécessite clairement d'obtenir au préalable des cartes de fertilité et de drainage plus adaptées pour éviter des résultats aberrants. Un modèle de subsistance tel que celui créé localement serait également un vrai défi, de nouvelles techniques d'agriculture pouvant intervenir à cette échelle, notamment l'utilisation de terrasses pour s'adapter à la pente (Fischbeck 2004)⁠.

La généralisation au Système du Monde Maya est très intéressante : le niveau de zoom découlant de la taille de cette carte permet d'avoir une vision plus globale, et a pour effet de « gommer » les imprécisions des paramètres. Toute la partie nord apparaît très attractive, alors qu'elle n'a été vraiment peuplée que tardivement. Il semble donc qu'à cette échelle de nouveaux paramètres doivent être pris en compte du fait de l'étendue de la zone. Rien qu'au Bélize, la pluviosité est près de quatre fois plus importante au sud qu'au nord, et ce pays comporte également d'importants gradients de température (Government of Belize 2006)⁠.

Ces variables climatiques qui n'avaient peut-être pas d'effet de taille au niveau local (cette hypothèse n'a pas été vérifiée au cours de cette étude) jouent probablement un rôle bien plus grand à une telle échelle multinationale : influence sur la faune et la flore, ou sur la productivité des champs de maïs par exemple.

Dans l'état actuel des choses, les différents modèles semblent donc être arrivés à leurs limites : seule l'obtention de nouveaux jeux de données permettrait de pousser plus loin les analyses. Le travail effectué amène d'ores et déjà des informations extrêmement intéressantes sur l'occupation des sols et la situation limite des Mayas pouvant avoir contribué à leur déclin.

Une analyse réalisée en partenariat avec Marc Duquette (responsable de l'inventaire animalier pour le projet) est actuellement en cours pour étudier la répartition des animaux au sein des classes de végétation pour le modèle produit correspondant à la densité moyenne établie (Annexe 30 : représentation de la densité de population), afin de tenter de déterminer les effets que la réduction importante de la forêt mature pourrait entraîner. Cela ouvre notamment de nouvelles perspectives de recherche au niveau de l'alimentation des Mayas et des effets environnementaux sur le déclin de cette civilisation. Dans un pays composé à 72,5% de forêt, dont 37% est classifiée en forêt primaire porteuse d'une grande biodiversité (Butler 2009)⁠, la compréhension du mode de vie d'une civilisation passée peut apporter de nombreuses clés pour aller dans le sens d'un développement durable plus respectueux de l'environnement.

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